"Ce n'était pas pour longtemps, je n'étais pas là pour longtemps. Mais en buvant un café bien noir bien amer je la retrouve cette odeur d'hôpital dans un nuage de vieux tabac et quelque chose me touche à l'endroit où ça sanglote encore et une blessure vieille de deux ans s'ouvre comme un cadavre et une honte depuis longtemps enterrée clame infecte putréfaction sa peine.
Une chambrée de visages inexpressifs qui ouvrent des yeux vides sur ma souffrance, si dépourvus de signification qu'il doit y avoir là une intention malveillante.
Dr Ci et Dr Ca et Dr C'estquoi qui fait juste un saut et pensait qu'il pourrait aussi bien passer pour en sortir une bien bonne. En feu dans un tunnel brûlant de consternation, mon humiliation est totale quand je tremble sans raison et trébuche sur les mots et n'ai rien à dire sur ma "maladie" qui d'ailleurs se résume à savoir qu'il n'y a absolument rien à dire puisque je vais mourir. Et je suis acculée par la douce voix psychiatrique de la raison qui me dit qu'il y a une réalité objective où mon corps et mon esprit ne sont qu'un. Mais je n'y suis pas et n'y ai jamais été. Dr Ci l'écrit et Dr Ca s'essaie à un murmure compréhensif. Et me regardant, me jugent, flairent l'échec débilitant qui me suinte des pores, l'emprise de mon désespoir et la panique dévorante qui m'inonde tandis que je fixe épouvantée le monde et me demande pourquoi ils sont tous là à me sourire et à me regarder tout en ayant secrètement connaissance de la honte qui me fait mal.
La honte la honte la honte.
Noie-toi dans ta putain de honte."
Texte: Sarah Kane dans l'oeuvre "4.48 Psychose"
Photo: Aurélie in England